﻿{"id":178,"date":"2015-02-26T18:33:31","date_gmt":"2015-02-26T17:33:31","guid":{"rendered":"http:\/\/www.dernieresnouvellesdufront.com\/?p=178"},"modified":"2015-02-26T18:33:31","modified_gmt":"2015-02-26T17:33:31","slug":"le-temoignage-emouvant-du-pr-joel-menard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.dernieresnouvellesdufront.com\/?p=178","title":{"rendered":"Le t\u00e9moignage \u00e9mouvant du Pr Jo\u00ebl M\u00e9nard"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"font-size: medium;\">Chers coll\u00e8gues,<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: medium;\">Il faut lire le <a href=\"http:\/\/www.dernieresnouvellesdufront.com\/wp-content\/uploads\/MenardJoel.pdf\">t\u00e9moignage <\/a>tr\u00e8s \u00e9mouvant du Pr Jo\u00ebl M\u00e9nard, qui\u00a0vient de traverser l&#8217;\u00e9preuve de la maladie. Il nous livre ses r\u00e9flexions apr\u00e8s un s\u00e9jour de plusieurs semaines dans le service de chirurgie digestive de l&#8217;h\u00f4pital Beaujon. Ce texte m\u00e9morable, accessible \u00e0 tous gr\u00e2ce \u00e0 l&#8217;autorisation de l&#8217;auteur et du directeur de la publication du <em>Quotidien du M\u00e9decin<\/em>, G\u00e9rard Kouchner,\u00a0se passe de commentaires. Disons seulement qu&#8217;il montre \u00e0 quel point la haute technicit\u00e9 et la meilleure comp\u00e9tence scientifique doivent s&#8217;accompagner de douceur et d&#8217;humanit\u00e9 dans les gestes les plus \u00e9l\u00e9mentaires et les \u00e9changes quotidiens avec les malades. C&#8217;est cet alliage, menac\u00e9, qui rend la vocation soignante si pr\u00e9cieuse pour ceux qui nous font confiance.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: medium;\">Merci Jo\u00ebl.<\/span><!--more--><\/p>\n<div class=\"print-site_name\">\n<hr \/>\n<\/div>\n<div>\n<h1 class=\"print-title\">De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du miroir<\/h1>\n<div class=\"field-field-chapo\">Comment un professionnel de sant\u00e9 est-il amen\u00e9 \u00e0 revoir ses connaissances, quand lui-m\u00eame quitte l\u2019\u00e9tat de sant\u00e9, d\u00e9finie par Leriche comme le silence des organes\u2009?<\/div>\n<div>\n<p class=\"SI\">Par le Pr\u00a0Jo\u00ebl M\u00e9nard*<\/p>\n<p class=\"TP\">C\u2019est plut\u00f4t dur \u00e0 encaisser qu\u2019\u00e0 l\u2019occasion de la d\u00e9couverte d\u2019une tumeur maligne du pancr\u00e9as, un m\u00e9decin qui a \u00e9crit, enseign\u00e9, et diffus\u00e9 comment d\u00e9pister, annoncer une hypertension art\u00e9rielle, une maladie d\u2019Alzheimer, et m\u00eame certains cancers, se trouve en quelques jours plong\u00e9 dans une pathologie grave d\u2019un organe dont il ne conna\u00eet rien, rien du tout\u2009! Comment y penser en effet\u2009?\u00a0: pas de tabac, pas d\u2019alcool, des parents d\u00e9c\u00e9d\u00e9s \u00e0 plus de 90\u00a0ans, un cancer sans d\u00e9pistage, au mauvais pronostic\u2026 D\u2019un seul coup, en une minute, on perd la ma\u00eetrise de ce que, en pleine forme, on avait pr\u00e9vu encore de faire, avec des objectifs d\u2019utilit\u00e9 familiale et sociale. C\u2019est sans doute le moment le plus dur.<\/p>\n<p class=\"TX\">On entre alors dans un circuit de soins qui vous est inconnu. En contrepartie, on acquiert une connaissance unique, qu\u2019il faut alors essayer de rendre utile \u00e0 d\u2019autres\u00a0: l\u2019observation des soins dans sa r\u00e9alit\u00e9 la plus complexe, par une personne qui est \u00e0 la fois le malade et le porteur de larges exp\u00e9riences sur la sant\u00e9 et le syst\u00e8me de soins. Incomp\u00e9tent sur la maladie en cause, et souhaitant le rester, on fait confiance aux autres et au syst\u00e8me m\u00e9dical fran\u00e7ais, si unique, et pourtant si critiqu\u00e9, si vuln\u00e9rable. Des amis choisissent de vous envoyer dans l\u2019un des dix ou quinze services fran\u00e7ais qui pratiquent bien les soins de ce cancer. Ils donnent leur pr\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Beaujon\u00a0: l\u2019\u00e9quipe m\u00e9dicochirurgicale prend en main ce patient, instruit sur beaucoup de maladies, mais pas celle-ci, et d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 ob\u00e9ir int\u00e9gralement, sans rien regarder ni dans les livres ni sur Internet\u00a0: faire scrupuleusement ce que l\u2019on vous conseille.<\/p>\n<h3 class=\"IN\">\u00c9viter d\u2019\u00eatre confront\u00e9 au choix de la personne recommand\u00e9e ou riche<\/h3>\n<p class=\"TX\">Petites pr\u00e9f\u00e9rences personnelles, malgr\u00e9 tout, sur trois informations qui de toute fa\u00e7on n\u2019auraient pas modifi\u00e9 les choix faits par d\u2019autres. Le service est-il totalement public, pour \u00e9viter d\u2019\u00eatre confront\u00e9 \u00e0 ce choix de la personne recommand\u00e9e ou riche, \u00e0 qui l\u2019on propose des services que les autres n\u2019auraient pas, alors qu\u2019ils ont pourtant le m\u00eame besoin\u2009? Ainsi vit-on six semaines en chirurgie digestive, avec vingt-trois semblables, dont on croise les souffrances. Quelles sont les publications scientifiques, non pour les lire, mais pour noter que, tr\u00e8s nombreuses, elles donnent \u00e0 plusieurs auteurs de ces articles une place tournante dans les signataires, et qu\u2019elles associent m\u00e9decine, chirurgie et biologie. L\u00e0, ils \u00e9taient tr\u00e8s forts. Puis, l\u2019externe de garde \u00e0 Beaujon en\u00a01961 et l\u2019interne de\u00a01963 observe la continuit\u00e9 de cette \u00e9quipe m\u00e9dico-chirurgicale\u00a0: depuis une sp\u00e9cialisation initiale en cancer de l\u2019\u0153sophage, dans les ann\u00e9es\u00a01960, sont venus des chirurgiens successifs qui ont continu\u00e9 la tradition d\u2019excellence reconnue dans ces ann\u00e9es-l\u00e0, en se diff\u00e9rentiant dans la transplantation h\u00e9patique, et la chirurgie pancr\u00e9atique. Ils ne sont pas les seuls en France, mais ce fut rassurant d\u2019observer cette continuit\u00e9 dans l\u2019effort, qui avait \u00e9t\u00e9 recherch\u00e9e dans un autre domaine de m\u00e9decine, l\u2019hypertension art\u00e9rielle.<\/p>\n<h3 class=\"IN\">Oscillations<\/h3>\n<p class=\"TX\">Les choix faits par des coll\u00e8gues et amis conduit \u00e0 subir\u00a0: la d\u00e9signation des personnes de confiance et les directives anticip\u00e9es, la chirurgie de neuf heures qui signifie aussi l\u2019absence apparente de m\u00e9tastases n\u00e9cessaires pour justifier ce traumatisme chirurgical majeur, la r\u00e9animation de cinq jours, mais surtout ces six semaines de complications diverses, avec une fistule pancr\u00e9atique dont on est clairement pr\u00e9venu avant. Tous les jours oscillent entre l\u2019\u00e9tonnement sur le travail fait par le chirurgien, et le guet d\u2019une autre complication, sans trop vouloir conna\u00eetre le d\u00e9tail, juste dans la confiance.<\/p>\n<p class=\"TX\">On peut alors de concentrer sur la d\u00e9couverte du quotidien des infirmi\u00e8res et des aides-soignants. Malade cultiv\u00e9 en m\u00e9decine, mais ayant fait abstraction de cette culture, on analyse leur travail, leur organisation, leur pr\u00e9sence 24\u00a0heures sur\u00a024, tous les jours, dimanche inclus bien s\u00fbr, aupr\u00e8s de 24\u00a0grands op\u00e9r\u00e9s de l\u2019abdomen. Ces soignants, entre les visites biquotidiennes et attentives des m\u00e9decins, font un travail dont on comprend directement sur soi la pr\u00e9cision et les motivations, dans un \u00e9tat d\u2019esprit d\u2019attention port\u00e9e aux autres.<\/p>\n<p class=\"TX\">Tout cela est sans doute connu, mais pas aussi compl\u00e8tement que ce que l\u2019on capte comme m\u00e9decin\/professeur\/malade, comme dans une sorte de reportage. M\u00eame si c\u2019est connu, ce n\u2019est pas reconnu, et c\u2019est l\u00e0 le danger pour nous tous. Le contraste entre les activit\u00e9s des soignants et ce que mart\u00e8le chaque jour la vision des cha\u00eenes t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es est terrible. En boucle, se r\u00e9p\u00e9tant et se d\u00e9gradant d\u2019une cha\u00eene \u00e0 l\u2019autre, on r\u00e9p\u00e8te toujours la m\u00eame chose\u00a0: l\u2019impossible \u00e9quilibre des d\u00e9penses de soins, le g\u00e2chis des h\u00f4pitaux, les gains de productivit\u00e9 possibles, la rationalisation des proc\u00e9dures, l\u2019implantation de techniques qualit\u00e9 bien connues dans les industries. Bref, un vocabulaire technocratique. La tonalit\u00e9 est critique, n\u00e9gative et mani\u00e9e avec brio et autosatisfaction par des gens dont la bonne sant\u00e9 insolente, les certitudes, l\u2019habitude de se pavaner dans les m\u00e9dias et la capacit\u00e9 \u00e0 s\u2019exprimer vous \u00e9crasent, vous la personne malade, dans vos doutes et vos souffrances.<\/p>\n<p class=\"TX\">\u00c0 c\u00f4t\u00e9 de quelques magnifiques informations, sur les \u00e9pid\u00e9mies par exemple, n\u2019a-t-il pas fallu supporter ceux qui, de cha\u00eene en cha\u00eene, vendent leur bouquin \u00e0 para\u00eetre, promettent l\u2019immortalit\u00e9 par de recettes \u00e9pid\u00e9miologiques mal comprises, promeuvent les faux espoirs des souris \u00ab\u00a0gu\u00e9ries\u00a0\u00bb qui servent \u00e0 lever l\u2019argent des investisseurs, proposent des \u00e9conomies et le r\u00e9tablissement des comptes sociaux par des mesures applicables bien s\u00fbr \u00e0 d\u2019autres que soi-m\u00eame\u2009? Et puis, en permanence, cette sensation que la France a tout perdu, que tout va mal, et que d\u2019ailleurs on pr\u00e9pare\u00a02017, car entre-temps, de droite \u00e0 gauche, tout continuera \u00e0 mal marcher\u00a0: autant r\u00eaver d\u2019un nouveau d\u00e9part diff\u00e9r\u00e9 de trois ans, tant pis pour ceux qui vont vivre mal ou mourir entre-temps\u2009!!! Tout ce qui se passera ensuite en France au d\u00e9but de\u00a02015, h\u00e9las, conduira peut-\u00eatre \u00e0 un r\u00e9veil, dans tous les domaines\u2026<\/p>\n<h3 class=\"IN\">Sensibilit\u00e9 exacerb\u00e9e<\/h3>\n<p class=\"TX\">Le n\u00e9gativisme est p\u00e9nible \u00e0 supporter, mais quand on est malade, la sensibilit\u00e9 s\u2019exacerbe et la neutralit\u00e9 d\u2019\u00e9coute fait place \u00e0 la souffrance. Toute cette d\u00e9lectation morose des analystes, \u00e9conomistes, m\u00e9decins, syndicalistes de la sant\u00e9 qui s\u2019\u00e9panchaient de cha\u00eene en cha\u00eene, pour mieux souligner les torts des autres, est une routine inaper\u00e7ue quand on est pris par son travail de soins et de recherche. En unit\u00e9 de suivi chirurgical, ces visions n\u00e9gatives s\u2019opposent aux besoins de survie et de soins du moment. Ceux qui s\u2019exprimaient au nom de th\u00e9ories, de positionnements corporatifs, faisaient comme si le d\u00e9vouement et la qualit\u00e9 de ceux et celles qui soignaient les 24\u00a0grands malades d\u2019un groupe de malheureux, n\u2019existaient pas, ici et ailleurs, ou \u00e9taient sans signification.<\/p>\n<p class=\"TX\">Peu \u00e0 peu ces agressions d\u00e9clenchent l\u2019envie de d\u00e9crire publiquement, de hurler, la vraie vie des malades graves et de leurs soignants. Certes, on pourrait ne pas regarder la t\u00e9l\u00e9vision, mais, dans ces lieux, il faut tenter d\u2019organiser ses nuits\u00a0: essayer de s\u2019endormir au bon moment. La t\u00e9l\u00e9vision maintient \u00e9veill\u00e9 pour sauver la fin de nuit. \u00c0 minuit, vous voyez rasant les murs, le regard vague, ou tendu vers la lumi\u00e8re du poste d\u2019infirmi\u00e8re, des gens porteurs de la chemise bleue de Nicholson, dans \u00ab\u00a0Tout peut arriver\u00a0\u00bb. Cette chemise s\u2019ouvre trop derri\u00e8re, et elle vous rend honteux. Les marcheurs silencieux portent des poches, des drains de perfusions. Ils se croisent sans se voir, mur\u00e9s dans leur propre maladie, ou se sourient furtivement, en se for\u00e7ant \u00e0 marcher, en souffrant, car il faut marcher pour pouvoir dormir, ou manger ou \u00e9viter les embolies. Puis ils ou elles retournent dans leur chambre, o\u00f9 tournent en boucle, apr\u00e8s quelque belle \u00e9mission de livres, d\u2019histoire ou de m\u00e9decine, les extraits des d\u00e9clarations les plus provocantes, les plus n\u00e9gatives, avec de nouveaux commentaires.<\/p>\n<p class=\"TX\">Ainsi, peu \u00e0 peu s\u2019est construit sur six longues semaines le contraste p\u00e9nible entre les banalit\u00e9s r\u00e9p\u00e9t\u00e9es par certains des chroniqueurs c\u00e9l\u00e8bres, omnipr\u00e9sents et s\u00fbrs d\u2019eux-m\u00eames, et la vie difficile de ceux qui souffrent moins la nuit gr\u00e2ce au professionnalisme et au d\u00e9vouement des soignants ordinaires, les oubli\u00e9s des d\u00e9bats technocratiques.<\/p>\n<h3 class=\"IN\">La douceur dans la mani\u00e8re de faire 5\u00a0gestes simultan\u00e9s<\/h3>\n<p class=\"TX\">Leur professionnalisme, c\u2019est d\u2019abord, l\u2019extr\u00eame pr\u00e9cision et continuit\u00e9 des surveillances et des soins. En rempla\u00e7ant par un moniteur mobile, d\u2019un seul coup, la mesure manuelle du rythme cardiaque, la mesure de la pression art\u00e9rielle avec une auscultation et un brassard, on a simplifi\u00e9 les proc\u00e9dures et sauv\u00e9 au moins dix minutes par personne. L\u00e0 est un gain de productivit\u00e9 \u00e9norme par la technologie. La temp\u00e9rature est prise \u00e0 l\u2019oreille, en m\u00eame temps, fin du thermom\u00e8tre anal, et l\u2019oxyg\u00e9nation du sang est mesur\u00e9e \u00e0 l\u2019index. C\u2019est la douceur dans la mani\u00e8re de faire cinq gestes quasi simultan\u00e9s sur la m\u00eame personne, qui \u00e9vite la sensation d\u2019instrumentalisation du corps malade. Ce que l\u2019on attend comme malade, c\u2019est le commentaire qui va \u00eatre donn\u00e9 \u00e0 chaque fois, le ton, le regard qui l\u2019accompagnera. Puis, viennent les questions syst\u00e9matiques sur la douleur, et la mesure de ce qui coule des multiples tuyaux de votre ventre\u2026 Une mesure instantan\u00e9e de la glyc\u00e9mie par piq\u00fbre au bout du doigt pr\u00e9c\u00e8de les diverses piq\u00fbres faites par l\u2019infirmi\u00e8re ou l\u2019infirmier.<\/p>\n<p class=\"TX\">L\u2019organisation est marqu\u00e9e par le roulement des surveillances cliniques, les distributions de repas \u00e0 des moments minut\u00e9s, la gestion \u00e9norme du linge et d\u2019un mat\u00e9riel jetable de tous types, la distribution de m\u00e9dicaments, le suivi informatis\u00e9 de tout, les param\u00e8tres cliniques comme les stocks. Comme professionnel, je sentais tr\u00e8s pr\u00e9sente, extraordinaire, une qualit\u00e9 organisationnelle, impuls\u00e9e par des cadres dont je ne voyais pas les visages. Ainsi b\u00e9n\u00e9ficie-t-on, jour et nuit, dimanche compris, de ces couples infirmiers-aide soignants qui vous parlent, vite certes, car la pression du temps est grande \u2013\u00a024\u00a0personnes en attente\u00a0\u2013 mais toujours juste. Tous et toutes, et \u00e0 sa mani\u00e8re pour chacun et chacune.<\/p>\n<p class=\"TX\">Il y avait Olivia, Ang\u00e9lique, Morgane, Sandra, Isabelle, Myriam, Fanny, Sandrine, Iris, Tha\u00efs, Martine, Nicole qui allait au-del\u00e0 de ses possibilit\u00e9s de travail en bandant un poignet qu\u2019elle aurait d\u00fb soigner maintenant, mais planning oblige. Il y avait Clarence, dont la famille venait du Togo, Sun-Duz, de la Turquie, Alice, du Congo, Ousmane, l\u2019\u00e9l\u00e8ve infirmier qui d\u00e9butait en interrompant ses entra\u00eenements de football de milieu d\u00e9fensif, dont les parents \u00e9taient venus du S\u00e9n\u00e9gal, et aussi Eliane, Isabelle et Marie-Laure, les Fran\u00e7aises de Martinique et de Guadeloupe. Et les hommes aussi, d\u00e9cisifs pour les premi\u00e8res toilettes si p\u00e9nibles, Malik, qui connaissait tout de la biologie moderne, et ses coll\u00e8gues.<\/p>\n<p class=\"TX\">Il y avait cet \u00e9trange couple de la nuit, Monsieur Albert qui avait fait toutes les r\u00e9animations de Beaujon la nuit depuis\u00a01979, et qui travaillait malgr\u00e9 son dos douloureux, et Monsieur Fran\u00e7ois, pr\u00e9sent malgr\u00e9 sa rage de dent. Tous et toutes faisaient exactement les m\u00eames gestes, \u00e0 l\u2019heure, standardis\u00e9s dans la pratique, mais bien individualis\u00e9s dans leur dialogue. Et pour les multiples pansements, tous jetables, toujours les m\u00eames techniques, mani\u00e9es sans la moindre faute. On revoit alors cet interne de garde de\u00a01963, le malade aujourd\u2019hui, qui faisait une d\u00e9nudation veineuse au dos du pied de malades dont on ne trouvait plus les veines, la nuit, dans une salle de quarante personnes r\u00e9veill\u00e9es par sa venue et celle d\u2019une unique infirmi\u00e8re. Aujourd\u2019hui, tous ceux et celles qui vous soignent expliquent leurs gestes dans leur d\u00e9roulement, avant la douleur, et on peut m\u00eame voir un pas de danse esquiss\u00e9 par V\u00e9ronique, l\u2019infirmi\u00e8re, qui avait sorti un drain de treize centim\u00e8tres de l\u2019abdomen en d\u00e9tournant l\u2019attention d\u2019un patient inquiet, pour qu\u2019il ne sente rien. Rien. Tous et toutes, enfin, avaient une vie de famille tr\u00e8s riche et tr\u00e8s diversifi\u00e9e, et contribuaient en m\u00eame temps \u00e0 la vie sociale de toutes ces villes autour de Beaujon, de Clichy \u00e0 Soissons, et toute la Seine Saint-Denis, pour des malades venus de partout.<\/p>\n<h3 class=\"IN\">La confiance dans l\u2019avenir\u00a0!<\/h3>\n<p class=\"TX\">Le contraste \u00e9tait frappant entre la standardisation des pratiques et la diversit\u00e9 des \u00e2ges et des cultures des soignants. C\u2019est cette ouverture au monde entier qui est touchante, au moment o\u00f9 l\u2019on subit \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision une France qui se replie sur elle-m\u00eame, qui se d\u00e9nigre elle-m\u00eame, par la voix de certains intellectuels avides de m\u00e9dias et par des attaques politiciennes incessantes. On peut ajouter, que le grand chirurgien, apr\u00e8s Jean Louis Lortat-Jakob et Fran\u00e7ois F\u00e9k\u00e9t\u00e9, qui avait d\u00e9velopp\u00e9 ce service, est n\u00e9 \u00e0 Casablanca d\u2019un p\u00e8re marocain, que le p\u00e8re du m\u00e9decin de ce groupe est n\u00e9 \u00e0 Varsovie, que le chirurgien praticien hospitalier de grande r\u00e9putation, toujours pr\u00e9sent pr\u00e8s des malades, est libanais, que le chirurgien senior qui passe les visites avec l\u2019interne est br\u00e9silien, Ayrdon, que le praticien hospitalier est italienne, de V\u00e9rone. Quant \u00e0 la \u00ab\u00a0petite interne\u00a0\u00bb, Pauline, elle est venue de Limoges par le succ\u00e8s \u00e0 l\u2019examen national classant, parce qu\u2019elle veut se former \u00e0 raison de cent heures par semaine (ill\u00e9gales, mais comment faire quand on transplante\u2009?) pour \u00eatre chirurgien d\u2019enfant\u00a0: 7\u00a0ans de travail en plus apr\u00e8s 6 ans de m\u00e9decine\u2009! La confiance dans l\u2019avenir\u2009! Un monde totalement ouvert, des Fran\u00e7ais de deuxi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration, en pleine contribution et ascension sociales, au moment o\u00f9 le travail sur l\u2019Alzheimer nous a appris que la d\u00e9mographie de certains pays sans immigration les conduits \u00e0 la catastrophe, vieux et jeunes confondus\u00a0: le Japon ou la Chine, par contraste avec l\u2019Australie.<\/p>\n<p class=\"TX\">Il faut comprendre les motivations profondes de tous ces gens qui nous soignent. Quand je demandais \u00e0 chacun ce qu\u2019\u00e9tait leur plaisir, les deux m\u00eames r\u00e9ponses se croisaient\u00a0: la technicit\u00e9 et le contact avec les malades. Certaines faisaient plus. Marie-Laure pratiquait 20\u00a0heures par semaine de danse dans un groupe antillais, se produisant en faveur d\u2019Ha\u00efti, Ang\u00e9lique \u00e9tait b\u00e9n\u00e9vole pour la Croix Rouge. Sandra s\u2019occupait d\u2019une personne handicap\u00e9e \u00ab\u00a0formidable\u00a0\u00bb disait-elle, le soir, \u00e0 son domicile. Elle gagnait 4\u00a0euros par jour comme \u00e9l\u00e8ve infirmi\u00e8re en milieu de formation, et 8\u00a0euros de l\u2019heure pour l\u2019aide au domicile. Et il fallait tenir le coup une ann\u00e9e encore, avec deux m\u00e9tiers\u2009!!! Les r\u00eaves les plus divers \u00e9clairaient les futurs\u00a0: continuer \u00e0 progresser ici m\u00eame le plus longtemps possible, ou revenir \u00e0 Montpellier, la ville natale, quand il y aurait un travail aussi passionnant qu\u2019ici, ce qui n\u2019\u00e9tait pas \u00e9vident, ou faire le tour de l\u2019Asie du Sud-est et de l\u2019Australie, en trouvant du travail sur place, ou s\u2019occuper d\u2019enfants handicap\u00e9s \u00e0 la Guadeloupe\u2026<\/p>\n<h3 class=\"IN\">Des malheureux grima\u00e7ant sur leur fauteuil, \u00e0 minuit et apr\u00e8s<\/h3>\n<p class=\"TX\">H\u00e9las, j\u2019ai vu aussi des failles dans le syst\u00e8me\u00a0: si elles s\u2019agrandissent, elles d\u00e9truiront la maison.<\/p>\n<p class=\"TX\">Le scanographe de l\u2019h\u00f4pital r\u00e9ussit \u00e0 faire des dizaines d\u2019examens de qualit\u00e9, par jour\u2009! Et pourtant les donneurs de le\u00e7ons expliquent souvent que la gestion des rendez-vous est mauvaise pour la rentabilit\u00e9 des h\u00f4pitaux publics\u2026 Mais quand le mat\u00e9riel sur-utilis\u00e9 est unique et tombe en panne, on voit s\u2019accumuler dans une file de fauteuils, des malheureux qui souffrent dans leurs chemises bleues, au milieu de leurs drains, et qui grimacent sur leurs fauteuils, \u00e0 minuit et apr\u00e8s. On peut subir cet examen quatre fois, et malgr\u00e9 toutes les difficult\u00e9s, il y a toujours eu un soignant qui a r\u00e9ussi \u00e0 trouver une veine pour injection \u00e0 haute pression, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on ne voyait plus rien. Il y a toujours eu un manipulateur pour prendre le corps bris\u00e9, l\u2019allonger en position inconfortable, avec pr\u00e9caution, en expliquant, en rassurant. Qui plus est, quand il n\u2019y a pas de brancardier, on peut se retrouver, vieux professeur des enseignements communs \u00e0 Berlin et \u00e0 Paris, avec un grand jeune homme qui vous v\u00e9hicule. \u00ab\u00a0Bonsoir Monsieur\u00a0\u00bb, dit-il soudain avec un sourire et un petit accent \u00e9tranger. Il est \u00e9tudiant en m\u00e9decine, allemand, boursier Erasmus, n\u00e9 dans la Roumanie communiste, venu en Allemagne libre, \u00e0 Dresde, et, dans sa fonction d\u2019\u00e9tudiant en m\u00e9decine hospitalier de garde, il est heureux de parler fran\u00e7ais avec un m\u00e9decin fran\u00e7ais \u00e0 la d\u00e9rive dans les sous-sols de l\u2019h\u00f4pital. Le malade\/m\u00e9decin\/professeur lui raconte qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 externe et interne de garde, dans les m\u00eames nuits, cinquante ans auparavant, et lui parle de Dresde et de la couleur de ses pierres apr\u00e8s le bombardement. Cette humanit\u00e9 ne suffit pas\u00a0: il n\u2019emp\u00eache que l\u2019indispensable scanographe est fatigu\u00e9, qu\u2019il tombe en panne, et que les jeunes m\u00e9decins brancardent\u00a0: sans scanner au bon moment, certains souffrent encore plus et restent plus longtemps \u00e0 l\u2019h\u00f4pital.<\/p>\n<p class=\"TX\">Une autre faille est \u00e9vidente\u00a0: le manque de \u00ab\u00a0temps homme\u00a0\u00bb pour adapter le rythme des soins au rythme de la personne malade, et pour se coordonner. Certes, le temps, c\u2019est l\u2019argent, mais le temps c\u2019est aussi la qualit\u00e9. Le rythme de distributions de repas, o\u00f9 tous les efforts sont faits pour que le chaud reste chaud et pour tout diversifier, en suivant les avis de la di\u00e9t\u00e9ticienne est plus rapide que le rythme du malade. Le temps de distribution et de retrait des plateaux est forc\u00e9ment minut\u00e9. Quand on est s\u00e9v\u00e8rement malade, douloureux de partout, c\u2019est culpabilisant de ne pas pouvoir suivre ce rythme de distribution et de ramassage, et la tentation cro\u00eet de ne plus manger\u2009! Surtout, un peu plus de temps pour se parler serait utile\u2009! Toutes et tous me l\u2019ont dit\u00a0: du temps pour que les \u00e9quipes de soignants se parlent entre elles, que les m\u00e9decins parlent plus avec les soignants, que la routine soit \u00e9clair\u00e9e d\u2019une r\u00e9flexion commune plus profonde et ne soit pas restreinte exclusivement au temps minut\u00e9 des soins.<\/p>\n<p class=\"TX\">Un m\u00e9decin du travail racontait que dans les cha\u00eenes de pr\u00e9paration des volailles ou autres consommables, la cha\u00eene d\u00e9marre lentement, et puis, automatiquement progressivement, le roulement s\u2019acc\u00e9l\u00e8re. Les articulations de celles qui assurent la pr\u00e9paration sont initialement souples puis travaillent \u00e0 plein rendement et au-del\u00e0, et l\u2019on voit cro\u00eetre les troubles musculo-squelettiques, sans que le lien ne soit fait entre le d\u00e9cideur de la vitesse de travail ax\u00e9 sur la productivit\u00e9 imm\u00e9diate, et le co\u00fbt humain diff\u00e9r\u00e9 attribu\u00e9 au destin. Du temps, s\u2019il vous pla\u00eet, dans tout le syst\u00e8me de soins. Ce n\u2019est pas du laisser-aller le plus souvent. C\u2019est indispensable, pour que la qualit\u00e9 augmente, en m\u00eame temps que s\u2019installe et s\u2019assimile une r\u00e9volution technologique venue de l\u2019ext\u00e9rieur de la m\u00e9decine\u2026<\/p>\n<p class=\"SI\">* N\u00e9phrologue de formation, ancien Directeur g\u00e9n\u00e9ral de la Sant\u00e9, le Pr\u00a0Jo\u00ebl M\u00e9nard est Professeur \u00e9m\u00e9rite de Sant\u00e9 Publique, \u00e0 la facult\u00e9 de m\u00e9decine Paris-Descartes<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"typepublication\">Le Quotidien du M\u00e9decin \u00a0du\u00a023\/02\/2015<\/div>\n<\/div>\n<p><!--more--><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<hr \/>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chers coll\u00e8gues, Il faut lire le t\u00e9moignage tr\u00e8s \u00e9mouvant du Pr Jo\u00ebl M\u00e9nard, qui\u00a0vient de traverser l&#8217;\u00e9preuve de la maladie. Il nous livre ses r\u00e9flexions apr\u00e8s un s\u00e9jour de plusieurs semaines dans le service de chirurgie digestive de l&#8217;h\u00f4pital Beaujon. &hellip; <a href=\"https:\/\/www.dernieresnouvellesdufront.com\/?p=178\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[1],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.dernieresnouvellesdufront.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/178"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.dernieresnouvellesdufront.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.dernieresnouvellesdufront.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dernieresnouvellesdufront.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dernieresnouvellesdufront.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=178"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.dernieresnouvellesdufront.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/178\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":179,"href":"https:\/\/www.dernieresnouvellesdufront.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/178\/revisions\/179"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.dernieresnouvellesdufront.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=178"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dernieresnouvellesdufront.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=178"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dernieresnouvellesdufront.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=178"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}