Quantophrénie

Chers collègues,

Il a dû vous arriver de lire cette phrase écrite en général sans ironie : « La science économique nous dit que… ». C’est un effet d’une maladie de l’esprit qui se nomme quantophrénie. Elle a été décrite en 1956 par Pitirim Sorokin (1889-1968), un sociologue américain d’origine russe, dans son livre Fads and Foibles in Modern Sociology and Related Sciences, dont vous trouverez la traduction française ici. Son texte porte principalement sur les sciences sociales et la psychologie, mais il peut être généralisé à toute discipline n’appartenant pas aux sciences dures, en particulier l’économie ou le management.

Dans sa préface à l’édition française du livre de Sorokin (1959), Georges Gurvitch écrit : « Le caractère pathétique de la très sévère et convaincante critique à laquelle Sorokin soumet les exagérations, le simplisme et le technicisme outré de la recherche empirique, répandus dans la sociologie américaine de ces vingt dernières années, vient du fait que cette critique est formulée par un savant qui, loin d’avoir été défavorable à la quantification et à l’application des mathématiques à la sociologie, a très longtemps encouragé leur emploi extensif. Cependant, il s’est aperçu, par étapes, de la pente dangereuse de la sociologie américaine vers la « testocratie », la « testomanie »et la « quantophrénie ». Il a : constaté que ces outrances ruinaient l’objet même de l’étude de la sociologie : la société humaine et l’homme dans la société, et que, même dans les cas les plus favorables, ces outrances n’avaient réussi qu’à enfoncer des portes ouvertes. C’est pourquoi Sorokin a pris la décision courageuse de crier « casse-cou, », de dénoncer le danger et d’aller contre le courant. »

En quoi consiste le trouble quantophrénique ? Ecoutons Sorokin : «  Présentement l’étude quantitative des phénomènes psycho-sociaux est une des méthodes essentielles de la recherche en ce domaine. Tant que cette méthode reste vraiment mathématique et s’applique à des faits psycho-sociaux qui se prêtent à une analyse quantitative, elle s’avère féconde et mérite d’être toujours cultivée davantage. Mais quand cette authentique méthode quantitative fait place à des imitations pseudo-mathématiques, quand on en use à mauvais escient ou quand on en abuse de diverses manières, quand on l’applique à des phénomènes qui ne paraissent nullement se prêter à des quantifications, et quand elle consiste en une manipulation dans le vide de symboles mathématiques ou en une simple transcription sur le papier de formules mathématiques sans rapport véritable avec les faits psycho-sociaux en question, alors cette méthode manque totalement son but. Dans ces conditions, l’emploi de la méthode mathématique devient une sorte d’obsession quantophrénique n’ayant rien à voir avec les mathématiques et n’apportant aucune lumière sur le monde psycho-social. » On prête au philosophe François Dagognet cette formule : « A force de mesurer, on croit qu’on mesure quelque chose. »

On pourrait donc définir la quantophrénie, qui a connu d’emblée une dérive obsessionnelle, par la tendance aiguë mais plus volontiers chronique et compulsive à mathématiser des questions qui ne relèvent pas d’une approche purement chiffrée ou qui ne peuvent pas se mettre en équations. Les sujets quantophréniques sont aussi appelés métrophréniques ou numérologistes. Bien que comportant quelques subtiles nuances, ces qualificatifs sont considérés comme équivalents.

En matière d’épidémiologie, Sorokin précise : « Cette tendance affecte également les journalistes, les critiques et même le clergé et le grand public. » Il faut considérer que désormais la quantophrénie est généralisée, pandémique, et que, comme dans d’autres troubles de l’esprit, l’anosognosie y est fréquente. La quantophrénie frappe quasiment tout le monde, à l’exception de quelques individus faciles à identifier par leur rareté, qui passent évidemment pour des agitateurs ou des demeurés.

La quantophrénie se caractérise par plusieurs symptômes. Le premier, et probablement celui ayant le plus de valeur étiologique, est qu’elle dote celui qui en est atteint d’un grand prestige et d’une apparente supériorité : «  En conséquence le prestige du statisticien, du spécialiste du sondage de l’opinion publique, du constructeur de modèles ou de robots mathématiques, du numérologiste et du maniaque de la manipulation des nombres est bien supérieur à celui des savants se consacrant à la recherche qualitative. » Autrement dit, les chiffres et les formules brandis ont le mérite non seulement d’exister, mais d’en imposer.

Les autres symptômes sont le fétichisme numérologique, l’auto-intoxication par les formules et les équations, la découverte de lois fictives et pseudo-universelles, la « tendance immodérée à la quantification de données qualitatives », la manipulation quasi ludique d’objets mathématiques détachés du réel, l’addiction aux corrélations entre tout et n’importe quoi,  l’abus des sondages biaisés, des classifications et des classements (certains Américains croient que l’université Paris 1 est la meilleure, devant Paris 2, elle-même supérieure à Paris 3, et ainsi de suite), une certaine paresse dans le raisonnement et l’appréciation de la complexité. Il découle de ces principaux symptômes de nombreux autres travers cognitifs dont la liste n’est limitée que par l’inventivité des numérologistes.

Citant l’un d’entre eux, Sorokin remarque que les authentiques mathématiciens sont effarés par la quantophrénie : « Il n’est pas de fausse interprétation plus pitoyable de la nature et des fonctions des mathématiques que le lieu commun usé qui consiste à faire des mathématiques une forme de sténographie. Le fait de coucher n’importe quelle théorie sous forme de symboles ne constitue pas même une parodie respectable des mathématiques. En dépit de tous les symboles utilisés, une théorie peut fort bien invoquer en vain les mathématiques. La « théorie S » n’a pas encore fait le premier pas vers un symbolisme mathématique générateur… Même l’usage abusif et téméraire du vocabulaire mathématique ne pourra transformer une théorie qui n’a encore rien de mathématique en quelque chose de plus consistant qu’un jeu de mots bien faiblard sur les mathématiques… »

Il est un domaine dont Sorokin parle peu, l’économie, où pourtant la quantophrénie est envahissante. Dans le souci respectueux de ne pas froisser quelques gloires françaises de cette discipline, on ne citera personne. Tel un Sorokin des temps actuels, un économiste australien, Steve Keen, actuellement professeur à la Kingston University de Londres, vient de chercher à démontrer la vaine prétention de cette discipline à se parer des attributs glorieux de LA science dans son ouvrage paru récemment en français L’imposture économique. Il déclare : « Les économistes néoclassiques utilisent des équations et des modèles qui paraissent compliqués à quiconque n’est pas spécialisé en physique ou en mathématiques, et ils semblent donc posséder un savoir plus grand que le simple mortel.. Il faut une profonde connaissance des maths et de la science pour comprendre qu’il s’agit d’une pseudo-science. »

L’un des effets les plus nuisibles de la maladie quantophrénique est d’utiliser des données pour imposer les décisions que l’on veut mettre en œuvre à son profit en se cachant derrière l’autorité des chiffres. Deux ans avant que Sorokin publie son célèbre livre, Darrell Huff dans How to Lie With Statistics donnait quelques recettes de cette magie destinée à tromper le bon peuple.

Il suffit d’ouvrir le premier journal qui vous tombe sous la main, ou dans notre domaine, de lire ce qu’écrivent par exemple certains managers ou économistes de la santé, pour relever de nombreux signes de quantophrénie, cette dangereuse et quasi incurable entreprise d’abêtissement et de manipulation. Ne nous laissons pas atteindre !

Amitiés et bon courage.

6 réflexions au sujet de « Quantophrénie »

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